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Collège : "Oui, l’orientation est la grande oubliée de la réforme"

L'Institut de l'Orientation scolaire parle de la réforme du collège

Publié le 28/05/2015 à 09:37

 Pauline Chouissa, présidente de l’Institut de l’Orientation scolaire vient d’adresser une lettre ouverte à Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Elle a pour objet de parler « au nom de ceux que l’on n’a pas entendus », dans le débat sur la réforme du collège. Nous en proposons ici une retranscription complète. 

 

Madame La Ministre,


Le débat sur votre réforme du collège va bon train. Chacun, des hommes politiques aux syndicats, des intellectuels aux médias, a dit ce qu’il en pense. Le décret est déjà publié. Mais les uns et les autres, et vous la première, avez tout simplement oublié un des enjeux essentiels attachés au système éducatif, l’orientation scolaire, laquelle devrait commencer dès le collège, au travers d’un suivi personnalisé de chaque enfant.


Or le mot d’orientation est absent du décret, du projet, de votre vision de l’Ecole, et peut-être de votre conception de l’éducation et pour tout dire de l’enfant. Et cela suffit à dire que cette réforme passe complètement à côté des vrais sujets.


L’orientation dès le collège n’est pas un gros mot, Madame le Ministre, c’est plutôt un mot-clef. C’est peu dire qu’elle conditionne au moins la moitié des problèmes de l’Education Nationale. En effet, la panne de la méritocratie, la fin de l’ascenseur social, les sorties anticipées du système scolaire, l’inadaptation croissante de l’Ecole aux besoins de la société et de l’économie, s’expliquent avant tout par l’absence de détection précoce des spécificités, des talents et des inclinations des jeunes gens.


Ce sont les manques et les carences de l’orientation scolaire dès le collège qui expliquent le sentiment d’échec de certains enfants, les redoublements, les parcours erratiques, les sorties précoces du système scolaire et l’entrée sans formation qualifiée sur le marché du travail.


Ainsi, les lacunes de l’orientation scolaire contribuent à l’explosion du travail peu qualifié et sous- payé, et plus avant, à la spirale autoentretenue du chômage de masse. 

 

Oui, l’orientation est la grande oubliée de la réforme.

 


Le système actuel a d’évidence quatre défauts majeurs :


-  Il est trop éloigné de la connaissance concrète et vivante des métiers : la séquence d’observation en milieu professionnel, en 3ème, est largement insuffisante. La sensibilisation et l’information sur les métiers devraient commencer dès la 6ème.


-  Le mille-feuille de l’orientation (plus de 8500 structures publiques) n’est pas compréhensible pour un grand nombre de jeunes et de parents. Il cache de surcroit une pénurie de compétences, et transforme le choix des jeunes en parcours du combattant.


-  Le système est conçu pour conférer un monopole à des spécialistes qui n’en sont pas toujours, au lieu d’être porté par tous : enfants, familles, enseignants et acteurs privés.


-  il ne favorise pas la détection et l’éclosion de tous les talents, ce qui pénalise d’abord les enfants des milieux défavorisés, et entretient la discrimination face à la réussite sociale. Le système ne permet pas une meilleure connaissance de soi, ni l’aide au choix entre filières générales, professionnelles et technologiques, lequel choix relève trop souvent d’une sélection par l’échec.

 

L'orientation au collège devrait signifier accompagnement et pas tri...Mais vous n’avez pas rendu leur dignité aux filières technologiques et professionnelles, qui font, par exemple, la force de l’économie et de la société allemande.


Les acteurs de l’orientation sont eux aussi les grands absents du débat. 

 

pauline


Qu’il me soit permis de parler au nom des Centres d’Information et d’Orientation (CIO), au nom des Centre d'Information et de Documentation Jeunesse (CIDJ), au nom des intervenants de Pôle Emploi, des missions locales, des Cités des Métiers, des Chambres de commerce, au nom des associations et des acteurs privés, qui concourent eux aussi, au quotidien, à aider les jeunes à trouver leur voie.


Nous savons tous qu’il faut remettre à plat un système désormais illisible en favorisant la simplicité, la spécialisation et la complémentarité des intervenants. Il faut mettre en place un guichet unique, et stopper l’éparpillement des compétences entre l’Etat, les régions, les établissements publics et les structures privés du secteur marchand et non-marchand.

 

Il faut donner à chacun une tâche : information générale, informations-métiers, information-marchés, bilan de compétences et profilage individuel, accompagnement pour les procédures d’inscription, information et échanges avec les familles. Ensuite, au terme du travail de chacun, les intervenants publics et privés pourraient se retrouver dans une structure d’échange, les Conseils d’Orientation Personnalisés, pour avoir une vision synthétique et globale de chaque cas particulier et faire émerger l’intérêt supérieur de l’enfant.


Bref, nous savons tous qu’il faut associer les acteurs publics et privés dans un grand service d’intérêt général de l’orientation. Pourquoi ne pas créer un chèque-orientation, qui permettrait à tous et toutes d’y accéder, particulièrement pour les services marchands de l’orientation ?

 

Il n’y a pas le bon service public et le vilain secteur privé de l’orientation. C’est une vision injuste. Nous concourons tous au même but, et le prix n’est pas, loin de là, la mesure de nos efforts et de notre dévouement. L’orientation, qu’elle soit publique ou privée, c’est un métier tourné vers l’humain, pas un fonds d’investissement assoiffé d’argent.


Collège unique ou pas, vous m’accorderez, Madame la Ministre, qu’il y a un droit imprescriptible de chacun à trouver sa voie, pour concourir à la réussite de sa vie et au-delà pour apporter sa pierre à l’équilibre social.


Dans l’attente de l’éventuelle consécration de ces principes simples et nécessaires, je vous prie d’agréer, Madame la Ministre, l’expression de mes salutations les meilleures. 

 

Pauline Chouissa, présidente de l’Institut de l’Orientation scolaire

  

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