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Pourquoi et comment mettre en place une démocratie participative à l'école ?

Pourquoi et comment mettre en place une démocratie participative à l'école ?

Publié le 08/03/2017 à 10:03
En Communauté française de Belgique, quatre missions invitent les enseignants à l’acte d’éduquer au-delà de celui d’enseigner leurs disciplines respectives. Quatre grandes missions[1] définies dans ces termes :
- Promouvoir la confiance en soi et le développement de la personne de chacun des élèves ;
- Amener tous les élèves à s’approprier des savoirs et à acquérir des compétences qui les rendent aptes à apprendre toute leur vie et à prendre une place active dans la vie économique, sociale et culturelle ;
- Préparer tous les élèves à être des citoyens responsables, capables de contribuer au développement d’une société démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures ;
- Assurer à tous les élèves des chances égales d’émancipation sociale.

 
Ces missions invitent donc l’enseignant à développer chez les élèves les capacités à s’inscrire activement dans un système démocratique. La question est dès lors de savoir de quels outils les enseignants disposent-ils afin de s’organiser dans cette voie qui leur semble légitime, mais peu évidente à mettre en œuvre. La première piste que nous propose Edgar Morin[2] est celle de l’attribution de responsabilités aux élèves au sein de leur groupe de pairs. Selon lui, il est essentiel que l’école permette aux élèves de vivre la société pour apprendre à faire société. Idée partagée par les travaux, aujourd’hui mondialement reconnus, de John Dewey selon lequel : « Apprendre ? Certainement, mais vivre d'abord, et apprendre par la vie, dans la vie. »[3] Comment dès lors construire un système permettant aux élèves de vivre une véritable démocratie participative au sein de l’école ? En réponse à cette question, Fernand Oury, fondateur de la pédagogie institutionnelle, propose un outil emprunté à Célestin Freinet qu’il nomme le conseil coopératif.
 
L’Institution telle qu’elle est considérée par Oury[4] est un lieu de conjonction de relations humaines, un lieu qui fait que la classe soit accueillante et donne à chacun la possibilité d’être reconnu et de s’exprimer librement. Dans cette optique, l’institution qu’est l’école doit pouvoir se renouveler en permanence, et ce par le fait des élèves eux-mêmes. Une institution en mouvement qui permet aux élèves d’apprendre à faire partie d’un collectif de manière critique et participative par l’appropriation progressive d’outils démocratiques. Le conseil coopératif devient pour Oury un outil qui invite donc les élèves à communiquer leurs opinions tout en étant à l’écoute de celles des autres. Une fois par semaine, les élèves ferment la porte de la classe et installent les chaises en cercle. Le président, élu parmi eux une semaine avant le conseil, prend place aux côtés du secrétaire qui, en ouvrant le cahier du conseil, déclare l’ouverture de la séance et invite les participants à une discussion pouvant aboutir à des décisions prises en groupe.
 
Durant un conseil de classe, les élèves avancent des propositions de projets, suggèrent des moyens de résolutions de conflits, échangent des remerciements. Chaque élève a ici le droit de s’exprimer librement sans que ce qu’il ou elle expose ne puisse ni sortir de la classe ni faire l’objet d’une sanction. Bien qu’ayant des limites, le conseil est la possibilité pour les élèves d’organiser, de modifier et d’améliorer leur vie quotidienne en classe et à l’école. C’est ainsi que certaines lois sont mises en place et affichées en classe, telle : « on ne se moque pas des autres ». Ces lois, votées lors du conseil de classe ont un effet référant. C’est à partir d’elles que lorsqu’un élève est confronté à un problème, ce problème devient le problème de tous et c’est ensemble qu’ils vont chercher à le résoudre.
 
Si le conseil d’Oury apparait comme étant un lieu idéal pour amener les élèves à participer activement à un processus de démocratie participative, son potentiel ne se limite pas à la classe dans laquelle il est mis en pratique. En effet, si l’ensemble de l’école se mobilise, le conseil institutionnel peut avoir lieu dans chacune de ses classes, lui donnant non seulement plus de légitimité, mais permettant aussi aux élèves de prendre des décisions qui dépassent les quatre murs de leur classe. Les informations nécessitent d’être relayées à travers l’école, car les décisions prises concernent tous les membres qui la composent. Pour que l’ensemble des élèves d’une même école puisse s’organiser, des conseils des élèves de l’école peuvent être mis en place, regroupant des représentants de chaque classe, accompagnés par une poignée d’éducateurs. Ici, se regroupent normalement deux élèves délégués de chacune des classes de l’école afin de communiquer les propositions, informations et décisions de leur classe respective. Au cas où une demande de changement des règles et des habitudes de l’institution est soumise au conseil des élèves de l’école, chacun des délégués est invité à transmettre l’information au sein de leur conseil de classe afin que leurs pairs se prononcent sur la proposition énoncée. L’ensemble des élèves de l’école peuvent ainsi décider si oui ou non ils soutiennent le changement proposé pour ensuite retransmettre leur décision auprès du conseil des élèves de l’école via leurs délégués. Ces derniers observeront finalement si une majorité est suffisante pour que le changement soit soumis au conseil de participation.
 
Et oui, le processus démocratique est long et nécessite l’implication de tous les acteurs de l’institution, parents et équipe éducative inclus. Le conseil de participation peut être un lieu permettant de regrouper l’ensemble des représentants : élèves, équipe éducative (enseignants, éducateurs, direction, etc.) et parents. C’est ici que peuvent être introduites toutes les demandes qui suscitent un changement dans les règles de l’école, lui permettant d’évoluer selon les besoins de celles et ceux concernés. Non pas auprès d’une autorité toute puissante, mais auprès d’autres représentants se situant à un niveau égal dans le processus de prise de décision, alias une démocratie où la voie de chacun compte autant que celle des autres. Ici, conversations, explications, votes et compromis sont échangés sans qu’un individu ait le dernier mot. Les décisions finalement prises sont ensuite transmises à l’ensemble des élèves par le conseil des élèves de l’école et les conseils de classe. Les parents et l’équipe éducative, aussi, relayent les informations vers leurs conseils respectifs. Car si les élèves nécessitent de s’organiser pour le conseil de participation, il en va de même pour les parents (via l’association des parents) et l’équipe éducative.
 
Les conseils de participation sont institutionnalisés et généralement tant les parents que les enseignants et les élèves apprécient y participer. Cependant, ce n’est pas le cas du conseil des élèves de l’école ni du conseil de classe. Le conseil des élèves de l’école peut toutefois être organisé par des éducateurs de l’école lors des périodes qui leur sont attribuées pour un travail éducatif. Quant aux conseils de classe, ils peuvent avoir lieu lors du nouveau cours de citoyenneté, ce qui serait cohérent avec ses visées.
 
Les observations des pédagogues[5] qui insistent sur l’importance d’un véritable vécu à l’école de la part des élèves quant à ce qu’ils sont sensés y apprendre, peuvent nous faire penser que les jeunes ayant grandi dans une école proposant un tel projet, auront appris non seulement les forces et les faiblesses du processus démocratique, mais seront aussi capables d’y participer activement à l’âge adulte. Un tel projet est capable d’enseigner aux jeunes comment communiquer entre pairs au sein d’une communauté sur base de relations plus symétriques et moins régulées par la dominance et l’autorité. Dans une école à démocratie participative, la relation à l’enseignant change nécessairement étant donné que les décisions sont issues du collectif. L’enseignant joue alors un rôle d’accompagnant dans ce processus et amène à la réflexion. Ici prévaut alors l’autorité du contrat telle qu’elle est définie par Olivier Reboul[6], sur celle de l’autorité du Roi-Père. L’autorité du contrat étant celle qui est élaborée et consentie par toutes les parties, celle qui correspond à l’institution démocratique. Ne pas la respecter est synonyme de tricherie et de tromperie envers un groupe. A contrario, l’autorité du « Roi-Père » est celle d’une seule et même personne. Celui qui la détient coïncide à la figure du « chef charismatique ». S’apparentant au pouvoir absolu, elle est présente sans avoir à se justifier.
 
C’est ce changement dans le type d’autorité qui permettra aux jeunes de contester l’ordre établi et apprendre à le faire évoluer afin qu’il réponde au mieux aux besoins de tous. Les constats de Philippe Meirieu[7] insistent d’ailleurs sur l’urgence d’un apprentissage qui aille dans ce sens. Si les jeunes ont besoin de contester les formes d’autorité considérées comme légitimes par les adultes, se revendiquant détenteurs eux-mêmes de règles qu’ils considèrent tout aussi acceptables, Meirieu constate que les jeunes générations actuelles se caractérisent par le fait qu’elles contestent peu l’autorité des adultes. Selon lui, les jeunes n’essayeraient plus de discuter, d’affronter ou de provoquer l’autorité, tout au contraire, ils l’ignoreraient. Beaucoup d’enseignants se rejoignent à l’heure d’observer que les élèves engagent peu de discussions sur le caractère institutionnel de leur école. Dès lors, il apparait que l’école a un rôle à jouer non seulement pour susciter cette contestation de l’autorité, mais aussi afin de donner des balises à ce processus et ainsi promouvoir un apprentissage pour une démocratie participative.

(Crédits photos : CC BY 2.0 - Isamiga76)
 

[1] Décret « missions » du 24 juillet 1997.
[2] Morin, E. (2014). Enseigner à vivre : Manifeste pour changer l’éducation. Arles : Editions Actes Sud.
[3] Dewey cité dans Claparède, E. (1926). Psychologie de l’enfant et pédagogie expérimentale. Genève : Editions Kundig.
[4] Vasquez, A. & Oury, F. (1967). Vers une pédagogie institutionnelle. Paris : Maspero.
[5] Edgar Morin, Fernand Oury, Philippe Perrenoud, Célestin Freinet, Adolphe Ferrière, Sylvain Connac, Philippe Meirieu, John Dewey, etc.
[6] Reboul, O. (2011). La philosophie de l’éducation (10e éd.). Paris : PUF.
[7] Meirieu, P. (2005). Quelle autorité pour quelle éducation ? In Le futur de l’autorité : 40ème rencontres internationales de Genève. Lausanne : Editions L’Age d’Homme.

   

Expert dans les sciences de l’éducation et dans la formation des enseignants