connaissances

Ecoles à pédagogies actives : nouvelle mode bruxelloise ?

Ecoles à pédagogies actives : nouvelle mode bruxelloise ?

Publié le 08/03/2017 à 02:05
Avec plus d’une vingtaine d’écoles dites à « pédagogies actives », Bruxelles pourra bientôt prétendre être la capitale des écoles alternatives. En à peine quatre années, six écoles ont ouvert leurs portes en choisissant les pédagogies actives comme ligne de conduite de leurs projets éducatifs. Depuis 2012, quatre d’entre elles ont été ouvertes dans l’enseignement secondaire : l’Athénée Marguerite Yourcenar, l’Ecole active, De l’Autre côté de l’Ecole et l’Ecole Singelijn second'air. Trois autres ont confirmé leur ouverture pour septembre 2017.

En réalité, l’ensemble des écoles qui se sont ouvertes lors de ces dernières années se dit à pédagogies actives. Tapez les mots clés suivants sur Google : « écoles » - « pédagogies actives » - « Bruxelles » et vous observerez qu’il existe plus d’une trentaine d’écoles qui disent pratiquer les pédagogies actives, ce qui implique plusieurs centaines d’enseignants et d’enseignantes qui mettraient en pratique une pédagogie pour laquelle il n’existe pas de formation ni à l’université, ni en haute école, ni dans le cadre d’un CAP[1] et dont il existe peu ou prou de formation dans les institutions de formation officielles, comme l’IFC[2].
 
Pourtant si l’étiquette « pédagogies actives » existe c’est parce que ces pédagogies ont bien été organisées, pensées et définies. Elles sont en effet issues principalement des travaux de Ferrière, Freinet, Oury, Decroly, Steiner et Montessori et supposent la mise en œuvre de pratiques souvent très différentes des pratiques classiques d’enseignement : absence de notes et d’examen, choix donné aux élèves dans l’organisation de leurs cours et de la vie scolaire, relation élève/enseignant plus symétrique, place importante donnée à l’expérimentation et au tâtonnement, etc. Les invariants pédagogiques définis par Freinet, disponibles sur le site de l’ICEM, donnent une idée claire de ce que sont ces pédagogies actives et de ce qui les distingue d’une méthode plus classique. Liées à des principes ou encore à des valeurs, ces pratiques répondent à un idéal partagé par ces pédagogues : celui d’émanciper les classes ouvrières et de leur octroyer une éducation politique. Ainsi, « Les Œuvres Pédagogiques » de Freinet contiennent plus de deux cents pages consacrées à l’orientation politique de son école.
 
Mais les pratiques scolaires des écoles bruxelloises ont-elles réellement été revues à un niveau tel que plusieurs centaines d’enseignants les mettraient en œuvre ? Il semblerait qu’il n’en est rien ! L’absence de formation aux pédagogies actives est déjà un indicateur. Plusieurs enseignants bruxellois d’écoles secondaires à pédagogies actives témoignent. Selon eux, il n’existe pas d’intérêt véritable à ce qu’ils mettent réellement en place dans leurs classes. S’ils participent à deux ou trois journées de réflexion autour de ces pédagogies alternatives, aucun suivi n’est réalisé et les difficultés rencontrées en classe restent le problème des enseignants souvent isolés. Ainsi, les enseignants témoignent d’avoir eu la volonté de travailler différemment, mais aussi d’avoir rapidement abandonné leurs tentatives face à des difficultés qu’ils ne pouvaient résoudre seuls. De plus, la plupart des écoles ouvertes depuis 2012 peuvent compter sur une seule main les enseignants qui étaient présents en début de projet. La plupart seraient partis pour des écoles plus traditionnelles pour, disent-ils, ne plus devoir « faire semblant ».
 
Aujourd’hui, les examens, les notes, les rangs et la bonne vieille discipline sont des éléments du quotidien des écoles dites à « pédagogies actives » malgré leur antagonisme aux principes qui fondent la pédagogie de Ferrière. Nombreux sont les parents qui indiquent que leurs enfants issus de ces écoles, qu’elles soient du primaire ou du secondaire, sont soumis à une importante masse de travail à domicile. Or, si l’on se réfère aux textes de Freinet, Decroly, Steiner ou Montessori, ces fameux « devoirs à la maison » devraient être bannis.
 
Notons cependant que si ces pédagogies actives ne semblent pas véritablement d’application dans les écoles bruxelloises, l’intention de les voir exister semble bel et bien réelle que ce soit de la part de nombreux parents, mais aussi d’enseignants. Si l’une des difficultés que rencontrent les écoles correspond probablement au manque de formation dans le domaine, les enseignants notent également que la mise en place de nouvelles pratiques demande un investissement énorme en termes d’énergie et de temps. Investissement qui n’est reconnu ni financièrement ni de manière organisationnelle dans le temps de travail des enseignants. Retenons que, malgré les difficultés, il existe une intention à mettre en œuvre des pratiques innovantes et que cette dernière est relativement généralisée à Bruxelles et aux alentours (Gand, Liège, Louvain-la-Neuve, etc.). Les enseignants et les parents le désirent, mais aussi les pouvoirs politiques. La plupart des écoles dites à pédagogies actives appartiennent effectivement à l’état et leurs ouvertures sont issues d’une volonté politique.
 
Quand est-il alors de cette volonté d’une école nouvelle et alternative ? Une nouvelle mode à Bruxelles ? Pour les parents, c’est très clair. Ces derniers souhaitent un enseignement qui soit plus diversifié et attractif, dispensé par des enseignants motivés et compétents. Les pédagogies actives répondent à cet appel dans le sens où elles inciteraient les enseignants à la réflexion et à l’innovation. Auprès des enseignants et du politique, ces idées reviennent aussi, mais ajoutons ici la volonté d’amener les jeunes à être un jour responsables d’eux-mêmes tout en étant capable de faire partie intégrante de la société. Pour les acteurs de l’enseignement, l’accent mis par les pédagogies actives sur des pratiques visant à la fois l’autonomie, mais aussi le sens social, répond clairement à ce besoin. Cependant, n’oublions pas la visée sociale des pédagogues pionniers des pédagogies actives. Les acteurs d’aujourd’hui la partagent-ils ? Assisterions-nous dès lors au retour d’un idéal d’émancipation de tous semblant pourtant aujourd’hui éteint au profit de ce que Byung-Chul Han[3] qualifie comme étant une société de la fatigue ?
 
Le poids des finalités éducatives et donc politiques n’est pas à sous-estimer. Les visées ont en effet toujours un lien très étroit avec les pratiques mises en œuvre en classe. Les pratiques des pédagogies actives pourraient servir des finalités autres que celle de Freinet : la barrière est fragile entre l’autonomie et l’individualisme, le travail coopératif peut s’entendre comme le travail d’équipe dans le monde entrepreneurial et l’autorité de contrat est bien plus cohérente dans une société moderne qu’une autorité pure et dure. Ainsi, les pouvoirs politiques voient-ils dans les pédagogies actives la possibilité de rendre les écoles plus équitables, plus innovantes ou plus efficaces ? Il semble finalement essentiel que les acteurs de l’enseignement répondent à ces questions. Ne perdons pas de vue des pédagogies actives qui ont certainement beaucoup à apporter tant sur un plan méthodologique que politique, mais certainement pas sans formation et pas non plus sans direction.

(Crédits photos : CC BY 2.0 - Nicola)
 

[1] Certificat d’aptitude pédagogique
[2] Institut de la Formation en Cours de Carrière
[3] Han, B.-C. (2014). La Société de la fatigue (J. Stroz, Trad.). Belval, France : Editions Circé.

   

Expert dans les sciences de l’éducation et dans la formation des enseignants